Pas de périphérie, pas de centre: pourquoi un philosophe africain ne devrait pas parler (uniquement) d’Afrique.

Est-ce que vous avez fait vos études en Europe? Si oui, même si par hasard il vous était arrivé de tomber sur la philosophie (à tout niveau, du lycée jusqu’à l’université), on est presque sûr que vous n’avez jamais entendu parler de Kwasi Wiredu, ou de Souleymane Bachir Diagne, Alassane Ndaw, ou Jean-Godefroy Bidima.
Pourtant, ils sont des philosophes africains importants, sur la pensée desquels aux Etats-Unis, par exemple, on travaille de plus en plus dans les dernières années.
Le but de textes comme A companion to African Philosophy [Wiredu 2004] ou Philosophies africaines [Kodjo-Grandvaux 2013] est de montrer la qualité de la fleurissante activité philosophique de penseurs qui travaillent ou qui ont travaillé sur le continent africain, en affirmant une identité propre de la pensée africaine et en prétendant qu’elle soit finalement reconnue au niveau académique partout dans le monde.

Jusqu’à ici, le projet qu’on vient d’esquisser paraît être très intéressant. Cependant, si on va un peu plus au fond, en regardant au contenu des thèses proposées par les auteurs qui se auto-définissent “africains”, on s’aperçoit tout de suite que la plupart de leurs travaux ne porte que sur l’affirmation répétée de telle identité africaine, sur la nécessité de s’émanciper de la “colonisation conceptuelle” opérée par la culture européenne pendant des siècles et sur la volonté d’effacer toute trace de particularisme et d’exotisme autour de l’adjectif “africain”. Au delà de ça, malheureusement, il me semble qu’on ne trouve pas des propositions positives assez cohérentes et assez bien argumentées pour qu’on puissent les juger comme des thèses philosophiques authentiques. Ce qui est assez étonnant, parce que, comme le même Souleymane Bachir Diagne (professeur à la Columbia University de New York) nous rappelle, la philosophie est une activité spécifiquement humaine de réflexion sur les faits du monde, de formulation et clarification de concepts qui n’a pas de nationalité: “il n’y a pas de périphérie et donc pas de centre. Il y a une activité des humains, partout où il se trouvent […].” [Diagne 2011].
Par contre, Wiredu (qui, grace à ses recherches sur le système linguistique et conceptuel de langues comme l’akan, pourrait quand même être considéré comme un très bon philosophe du langage) ne fait que parler de “décolonisation conceptuelle” [Wiredu 1996]; dans le même esprit, Bidima essaye de relire les oeuvres des classiques – Aristote, Hegel, etc. – à partir de leur “usage africain” [Bidima 1995]; et ainsi de suite, en oubliant qu’une réflexion philosophique, en tant que telle, ne demande pas d’être jugé par rapport à sa provenance géographique, ni par rapport à la provenance des lecteurs, mais par rapport aux contenus universelles de pensée qu’elle vise à véhiculer.
En plus, les philosophes européens plus cités par les auteurs comme Wiredu et Bidima sont des penseurs continentaux, qui souvent s’occupent de philosophie de l’histoire et d’herméneutique, comme Foucault, Derrida, Rorty… Des penseurs qui ont oublié, à mon avis, l’universalité de la porté philosophique de leurs travaux et dont les oeuvres parlent uniquement à l’Europe et à son contexte historique et social particulier! Pourquoi ne pas se référer, plutôt, aux positions plus ouvertes (c’est à dire moins caractérisées historiquement) d’autres philosophes, désormais devenus “classiques”? Peut-être que cette préférence pour les philosophes continentaux soit la faute de certaines anciens programmes académiques des universités européennes, où ces penseurs africains ont été formés: à ce propos, Séverine Kodjo-Grandvaux remarque que “dans les universités européennes la philosophie est repliée sur elle-même […]. Il est peut-être le temps que la philosophie en Europe s’ouvre au monde” [Kodjo-Grandvaux 2011].

Bien sûr, il ne faut pas oublier qu’on a des exceptions virtueuses à ce modèle particulariste: les travaux de Ramatoulaye Diagne-Mbengue (professeur à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar), par exemple, qui a écrit un intéressant livre sur la pensée de Gottlob Frege sans remarquer le fait d’être africain et de travailler, par conséquence, d’une façon particulière, mais tout simplement en développant une sérieurse réflexion scientifique conduite par des outils proprement philosophiques, donc universels [Diagne-Mbengue 2004]. Au même temps, les recherches de Abdoulaye Elimane Kane (professeur en retraite de l’université de Dakar) sur les différents systèmes de numération [Kane 2011] représentent un autre exemple de ce qu’on peut considérer comme une enquête proprement philosophique – en plus, il utilise les case studies de systèmes de numérations de certaines ethnies africaines, ce qui nous démontre que, en travaillant sans volonté particulariste, on peut aussi aboutir à faire connaître et valoriser certains aspects d’une culture qui nous est proche et qu’on veut “réhabiliter” à l’égard du monde entier. A propos de cette “bonne façon” de faire de la philosophie, Alassane Ndaw (professeur à l’université de Dakar) affirme l’idée suivante, qu’on partage sans réserve: “Philosopher en Afrique, c’est simplement comprendre que nul n’a le monopole de la philosophie […]. La connaissance de l’histoire, non seulement de l’Afrique mais celle du monde entier, me parait de plus en plus nécessaire. Philosopher, c’est se pencher sur cette histoire universelle pour mieux apprendre le monde actuel, afin d’éclairer nos actions” [Ndaw 2011].

Donc, si on veut vraiment donner à tout le monde la possibilité d’apprécier l’activité philosophique des penseurs africains, il me semble que la meilleure façon de le faire serait d’arrêter de parler en termes d’opposition entre Afrique et reste du monde (Occident en particulier) et de commencer à proposer quelque article ou quelque livre qui soit authentiquement philosophique, c’est à dire qui soit un texte de sérieuse analyse conceptuelle et de réflexion originale sur un sujet quelconque. Une oeuvre qui puisse devenir intéressante pour la communauté philosophique internationale au-delà du fait d’être le produit du travail d’un penseur de nationalité africaine.

Marina Imocrante

Références.

Bidima, J-G. (1995), La philosophie négro-africaine, PUF, Paris.

Diagne, S. B. (2011), “Philosopher en Afrique” dans Critique LXVII (771-772), Paris, pp. 611-612.

Diagne-Mbengue, R. (2004), Introduction à la pensée de Gottlob Frege. Qu’est-ce que penser?, Presses universitaires de Dakar, Dakar.

Kane, A. E. (2011), “Systèmes de numération et fonction symbolique du langage” dans Critique LXVII (771-772), Paris, pp. 710-725.

Kodjo-Grandvaux, S. (2011) “Vous avez dit ‘philosophie africaine’?” dans Critique LXVII (771-772), Paris, pp. 613-623.

Kodjo-Grandvaux , S. (2013), Philosophies africaines, Présence Africaine, Paris.

Ndaw, A. (2011), Philosopher en Afrique, entretien réalisé par Ramatoulaye Diagne-Mbengue, dans Critique LXVII (771-772), Paris, pp. 624-625.

Wiredu, K. (1996), Cultural Universals and Particulars. An African Perspective, Indiana University Press, Bloomington.

Wiredu. K. (2004), A companion to African Philosophy, Blackwell, Oxford.

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